
Psychotrauma : comprendre ce qui peut se passer dans le cerveau lors d’une agression
Lors de son audition du 7 mai 2026 devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée aux violences sexuelles incestueuses, la Dre Muriel Salmona a rappelé une réalité encore trop souvent méconnue : face à une agression, une victime ne réagit pas nécessairement de la manière que l’on imagine.
Elle peut ne pas fuir.
Ne pas crier.
Ne pas se défendre.
Elle peut rester immobile, sembler absente ou raconter ensuite les faits sans manifester l’émotion attendue.
Ces réactions sont parfois interprétées comme des incohérences. Pourtant, elles peuvent correspondre à des réponses involontaires du système nerveux face à une menace extrême.
Comprendre ces mécanismes ne permet pas de reconstituer à lui seul ce qui s’est passé. Mais cela évite au moins une erreur fréquente : juger la réaction d’une personne comme si elle avait disposé, à cet instant, de toutes ses capacités habituelles.
Quand le système nerveux prend le dessus
Face au danger, l’organisme se mobilise automatiquement.
Le rythme cardiaque s’accélère, l’attention se concentre sur la menace et le corps se prépare à fuir ou à se défendre. Cette réaction ne demande aucune décision consciente.
Mais il arrive que ni la fuite ni la défense ne paraissent possibles.
Le corps peut alors s’immobiliser. La personne se sent paralysée, incapable de parler ou d’organiser une réponse volontaire. On parle notamment de sidération ou d’immobilité involontaire.
Ce n’est pas systématique et toutes les victimes ne réagissent pas ainsi. Mais ce phénomène est suffisamment documenté pour rappeler une chose essentielle : ne pas avoir résisté ne signifie pas avoir consenti.
Les hormones du stress, comme l’adrénaline et le cortisol, participent à la réponse de l’organisme. Elles n’expliquent cependant pas, à elles seules, la sidération. Celle-ci résulte de mécanismes biologiques et psychologiques beaucoup plus complexes qu’un simple « court-circuit » du cerveau.
Cette image peut aider à comprendre. Elle ne doit pas être prise au pied de la lettre.
La dissociation : être là sans vraiment y être
Une autre réaction possible est la dissociation.
La personne peut avoir l’impression d’observer la scène de l’extérieur, de ne plus sentir son corps ou de vivre quelque chose d’irréel. Certaines décrivent une absence d’émotion, une perception modifiée du temps ou le sentiment d’agir automatiquement.
On présente souvent la dissociation comme une façon de « se couper pour survivre ». Là encore, il s’agit d’une image pédagogique : le cerveau ne décide pas consciemment de débrancher certaines fonctions.
Cette réaction peut rendre l’expérience momentanément moins accessible, mais elle peut ensuite compliquer le récit et la compréhension de ce qui a été vécu.
Une personne peut ainsi parler d’une agression avec peu d’émotion apparente. Une autre peut être submergée. Une troisième peut alterner entre les deux.
Aucune de ces attitudes ne suffit à établir si elle dit vrai ou faux.
L’émotion n’est pas un détecteur de vérité.
Des souvenirs parfois envahissants, parfois fragmentés
Après un événement traumatisant, certains éléments peuvent revenir brutalement : une image, une odeur, une sensation corporelle, un cauchemar ou l’impression que le danger est à nouveau présent.
La personne ne pense alors pas simplement à l’événement. Elle peut avoir la sensation d’en revivre une partie.
Ces reviviscences font partie des symptômes possibles du trouble de stress post-traumatique, au même titre que l’évitement, l’hypervigilance, l’engourdissement émotionnel ou certaines formes de dissociation.
On parle parfois de « mémoire traumatique » ou de souvenir « encapsulé ». Ces termes donnent une image assez parlante de l’expérience vécue, mais ils ne décrivent pas un objet littéralement enfermé quelque part dans le cerveau.
La mémoire sous stress peut aussi être fragmentée. Certains détails restent très précis tandis que d’autres sont difficiles à retrouver ou à replacer dans l’ordre.
Dans certains cas, une personne ne parvient plus à accéder à une partie de ses souvenirs autobiographiques. On parle alors d’amnésie dissociative.
Dire que le cerveau « efface » les souvenirs pour protéger la personne serait toutefois trop simple. Les mécanismes de la mémoire sont complexes et restent discutés. Une absence de souvenir peut avoir différentes causes et ne constitue, à elle seule, ni une preuve du trauma ni une preuve de la réalité des faits.
Il faut également rester très prudent lorsque des souvenirs semblent réapparaître. Ils doivent être accueillis sans être suggérés, orientés ou automatiquement considérés comme une reproduction exacte de l’événement.
Le danger des conclusions trop rapides
C’est ici que la connaissance du psychotrauma devient particulièrement importante.
Une personne immobile n’était pas nécessairement consentante.
Une personne qui parle sans pleurer n’est pas nécessairement insensible.
Un récit fragmenté n’est pas automatiquement mensonger.
Un délai avant de parler ne prouve pas que les faits ont été inventés.
Mais l’inverse est également vrai : la présence de symptômes traumatiques ne permet pas à un thérapeute de confirmer juridiquement qu’un événement précis a eu lieu.
L’évaluation clinique et l’enquête judiciaire n’ont pas la même fonction.
Le rôle du professionnel de l’accompagnement n’est pas de mener l’enquête ni de fabriquer une cohérence à la place de la personne. Il est d’accueillir ce qu’elle vit, de l’aider à retrouver suffisamment de stabilité et, lorsque c’est nécessaire, de l’orienter vers les professionnels compétents.
Accompagner sans ajouter du trauma au trauma
Mieux connaître ces réactions permet d’éviter certaines maladresses : forcer la personne à raconter, rechercher absolument un souvenir, interpréter chaque symptôme ou appliquer un protocole avant qu’un sentiment minimal de sécurité soit revenu.
Pour le traitement du trouble de stress post-traumatique, les recommandations cliniques accordent une place importante aux thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma et à l’EMDR.
L’hypnose, la sophrologie et les approches psychocorporelles peuvent également contribuer à l’apaisement, à la régulation émotionnelle et au travail sur les sensations corporelles, selon les besoins de la personne et la formation du praticien.
Elles ne disposent cependant pas toutes du même niveau de validation scientifique et ne remplacent pas une prise en charge médicale, psychologique ou psychiatrique lorsqu’elle est nécessaire.
L’enjeu n’est pas d’imposer une méthode.
Il est d’éviter que l’accompagnement reproduise ce que la personne a déjà vécu : ne plus avoir le choix, ne pas être entendue ou devoir avancer à un rythme qui n’est pas le sien.
Comprendre avant de juger
Il n’existe pas une seule bonne manière de réagir à une agression.
Le corps peut lutter, fuir, s’immobiliser ou fonctionner en mode automatique. Après l’événement, les émotions peuvent déborder, disparaître temporairement ou revenir au moment où l’on s’y attend le moins.
Ces réactions ne racontent pas toute l’histoire.
Mais elles rappellent une chose fondamentale : face à une menace extrême, la volonté ne commande pas toujours.
Comprendre le psychotrauma ne permet pas de décider à la place de la justice. Cela permet en revanche d’écouter avec davantage de prudence, de nuance et d’humanité.
Ressources
- Audition de la Dre Muriel Salmona et d’Andreea Gruev-Vintila – Assemblée nationale, 7 mai 2026
- Trouble de stress post-traumatique – Organisation mondiale de la Santé
- Recommandations relatives au TSPT – NICE
- Mémoire Traumatique et Victimologie
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Lorsque les réactions du corps, les émotions ou certains souvenirs continuent d’envahir le quotidien, un premier échange peut aider à comprendre ce qui se passe et à déterminer l’accompagnement le plus approprié.
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